«Le centre de gravité de l’Église est maintenant au Sud»

Sur le fleuve Amazone

Du 6 au 27 octobre, se tient à Rome un synode sur l’Amazonie, dont fait partie une terre française, la Guyane. Nous avons rencontré Monseigneur Emmanuel Lafont, évêque de Cayenne, juste avant qu’il ne rejoigne le synode.

L’Instrumentum Laboris «Amazonie : nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale» a été publié le 17 juin dernier. Comprenez-vous le débat autour de ce document ?

Mgr Emmanuel Lafont. Oui, je comprends très bien qu’il y ait débat autour de ce document, et plus largement, autour de ce synode. C’est normal et c’est très sain. Il y a un temps pour tout, dit l’Écriture (Qo 3,1), un temps pour le débat et un temps pour la décision. Il est important que le débat mette en évidence que la théologie habituelle en Europe n’est pas universelle. Elle est marquée par une culture et une histoire. Or nous sommes entrés, avec l’avènement du concile Vatican II, dans la reconnaissance qu’il existe sur la terre de multiples cultures, continentales et régionales, et qu’elles doivent élaborer la foi d’une manière qui permette un dialogue – jamais facile – entre personnes et groupes, Églises aussi, de cultures différentes. Nous n’y sommes pas encore véritablement habitués. Or un synode sur l’Amazonie est particulièrement marqué par des cultures non européennes, des sagesses amérindiennes en particulier, et une culture théologique sud-américaine. Leur entrée sur scène fait débat. Il ne faut pas s’en étonner.

D’autre part, ce synode met en évidence d’autres lectures de l’évangélisation. Vous connaissez le proverbe africain : quand les lions auront des historiens, l’histoire de la chasse sera différente. Avec ce synode arrivent des récits sur l’évangélisation qui viennent des peuples amérindiens et afro-américains vivant en Amazonie. Ils sont loin de concorder en tous points avec les récits des missionnaires et de leurs congrégations. Cela aussi fait débat, et un débat sain, encore une fois. Personne – sauf le Christ – ne possède toute la vérité. Pour notre part, elle ne peut émerger que par le dialogue, et c’est précisément ce que ce synode veut susciter.

Comment votre diocèse va-t-il participer à ce synode ?

Il y a déjà bien participé par toutes les rencontres qu’il a occasionnées entre l’évêque et les communautés de la forêt. J’ai rencontré chez elles plus de huit communautés différentes, sur le Maroni, sur l’Oyapock et sur le littoral. Puis nous avons organisé une assemblée présynodale sur trois jours, dans un village amérindien de la côte, à laquelle ont participé cent trente délégués des différentes régions, Amérindiens et «bushinengués», c’est-à-dire «Noirs de la forêt», descendants d’esclaves réfugiés dans la forêt en provenance de l’ancienne Guyane hollandaise. 

Au cours de cette assemblée, on m’a demandé de ne pas aller seul à Rome, mais d’y être accompagné par deux personnes, un homme et une femme, et l’assemblée en a élu deux, une Bushinenguée et un Amérindien. Je ne serai pas seul !

Quelle place la Guyane a-t-elle en Amazonie ?

La Guyane représente 1% de l’Amazonie tout entière. 95% de son territoire est forêt. La population «amazonienne» constitue le même pourcentage. Nous avons six différentes ethnies indiennes, et deux afro-américaines. Elle est donc petite au regard de l’immensité du bassin et de la forêt totale, qui représentent 40% de l’Amérique du Sud et 60% du Brésil. Mais elle en est une partie intégrante et, à part le phénomène de l’orpaillage clandestin qui abîme notre forêt et nos rivières, la protection de l’environnement est relativement assurée, du moins à l’intérieur du pays.

Quels sont vos rapports avec les populations indigènes de votre diocèse ?

Dès mon arrivée en Guyane, j’ai mis une priorité de présence dans les villages de l’intérieur. J’y suis allé tous les ans, sauf dans l’un d’entre eux, inatteignable, à moins de mettre deux ou trois jours à chaque fois pour l’aller et autant pour le retour. J’ai eu la joie de voir naître et grandir une communauté catholique en pays wayana, sur le Haut-Maroni, mais le succès n’a pas été le même dans d’autres communautés. J’ai doublé le nombre des prêtres sur les deux fleuves, mais ce n’est pas encore suffisant, et nous avons beaucoup de mal à assurer une véritable présence de proximité. La langue est un lourd handicap, car nous n’arrivons pas à les apprendre, sauf le bushitongo qui est un créole à base hollandaise et anglaise. Comment convaincre un missionnaire d’apprendre un langage parlé par mille cinq cents personnes, quand il ne pense pas devoir rester quinze ans à leur service ? Nous avons là un véritable défi.

L’enjeu principal de l’Amazonie est-il celui de vivre Laudato si’ ?

Oui, si l’on considère que l’écologie doit être intégrale, c’est-à-dire d’abord humaine ! Nous courrons le risque, en Europe, de réduire Laudato si’ à un plaidoyer contre le réchauffement climatique et pour la protection de la nature. Mais la nature et l’homme sont totalement liés. On ne peut pas raisonnablement s’intéresser à la nature comme si l’homme n’en était pas le cœur et la nature le milieu de vie ! L’enjeu de l’Amazonie, c’est d’abord d’offrir une oreille attentive, amicale et respectueuse aux populations qui y demeurent, qui en connaissent les secrets, qui la protègent par leur manière d’y vivre. Et cela déjà demande une profonde conversion du cœur de beaucoup, y compris dans l’Église.

Pouvez-vous nous définir une «identité amazonienne» ?

S’il fallait tenter de la définir, c’est d’abord en reconnaissant qu’il existe une grande variété de peuples – en tout probablement trois millions et demi d’autochtones – qui n’ont jamais formé «une nation» au sens moderne du mot mais des groupes autonomes vivant simplement dans une interaction constante avec la nature dont ils tiraient tout ce dont ils avaient besoin et uniquement ce dont ils avaient besoin. Avant l’arrivée des colons, ce que nous appelons «la culture du déchet» n’existait absolument pas. Tout venait et retournait à la terre mère, la Pachamama. L’idée de s’enrichir était totalement étrangère. La propriété n’était que commune. Aujourd’hui encore, quand vous entrez dans un village amérindien, en Guyane, vous pouvez constater qu’il n’existe aucune clôture. Ce mot n’a pas de sens, et je doute qu’il existe. Ceci n’est vrai que dans l’Amazonie. Ailleurs en Amérique, les cultures aztèques, incas et autres possédaient une tout autre civilisation et une organisation étatique beaucoup plus complexe.

«Là où l’origine parlait de “manque de culture”, l’Église invoque la nécessité d’incarner, de donner une “chair amazonienne” au langage de la foi et à l’expression de la prière en Amazonie. Cela passe par l’apprentissage des langues, par la traduction de la Bible dans les langues locales, et par l’établissement de missions au sein des villages même.»

Quel défi pour l’Église en Amazonie ?

Le défi que lance le pape à l’Église consiste à vouloir qu’elle ait un «visage amazonien», c’est-à-dire un visage qui reflète la culture, la sagesse, la spiritualité amazonienne et dont le cadre soit profondément marqué par ces réalités et les personnes qui les incarnent.

Le défi est ainsi celui de réussir une véritable «inculturation», au sens que l’Église donne aujourd’hui à ce mot, bien différent de son sens originel dans la langue française. Là où l’origine parlait de «manque de culture», l’Église invoque la nécessité d’incarner, de donner une «chair amazonienne» au langage de la foi et à l’expression de la prière en Amazonie. Cela passe par l’apprentissage des langues, par la traduction de la Bible dans les langues locales, et par l’établissement de missions au sein des villages même. Cela existe bien déjà dans d’autres pays d’Amérique du Sud, mais pas encore vraiment en Guyane française. Sans doute avons-nous été découragés par la petitesse de la réalité amérindienne en Guyane, où les peuples amérindiens ont été décimés au début de la colonisation et commencent à peine à croître, d’où la peine à croire que leurs langues sont importantes, à leur dispersion sur le territoire… Accepter la petitesse des réalités et la sobriété de vie est un vrai défi pour l’élan missionnaire. On ne peut pas se contenter de leur rendre visite chaque mois ou deux mois. L’incarnation suppose, c’est Jésus qui nous en donne l’exemple, de vivre avec et de grandir avec…

«L’enjeu de l’Amazonie, c’est d’abord d’offrir une oreille attentive, amicale et respectueuse aux populations qui y demeurent, qui en connaissent les secrets, qui la protègent par leur manière d’y vivre.»

Beaucoup retiennent l’ordination des hommes mariés, mais que propose l’Instrumentum Laboris ?

Voilà évidemment un thème qui fait tourner les tables en Europe ! La question est réelle, et je suis heureux que le synode en débatte. Il est moins prioritaire en Guyane que dans d’autres régions d’Amazonie, je pense. Pour nous, la priorité est de vivre une plus grande proximité avec eux pour créer de véritables communautés chrétiennes, d’où un jour pourraient émerger des prêtres et des diacres. La communauté wayana, la seule où grandit aujourd’hui une communauté chrétienne, n’est qu’à deux heures de pirogue de la mission spiritaine du Haut-Maroni. Ils n’ont pas un accès difficile à l’eucharistie. Les autres villages n’ont encore pas vraiment de communauté de fidèles.

Ne focalise-t-on pas trop sur cet aspect de ce document ?

Je pense que l’Europe devrait accueillir l’ensemble du document et pas seulement ces quelques questions. C’est une conversion du cœur qui est demandée. Aujourd’hui, l’Église est universelle. Vatican II a été le premier concile dans l’histoire de l’Église où les évêques venaient des cinq continents, au bout de presque deux mille ans. Le centre de gravité de l’Église est maintenant au Sud. Le pape est le premier successeur de saint Pierre venant du Sud. L’espérance de monde vient du Sud. C’est une chance pour le Nord, dont bien des repères ont été perdus, et l’Église elle-même y est marquée par ce déclin. Elle a besoin d’écouter le Sud, c’est une chance que le Seigneur lui offre.

Propos recueillis par Julien Serey

Peuples du Monde n°485

 

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